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3h30 du matin, le réveil sonne. Pas grave, ça fait déjà une heure que je suis réveillée dans le lit (sic), impatiente et nerveuse que je suis. Toutes mes affaires sont prêtes sur la table du salon, je m’habille en silence, je fais mentalement le check final : dossard, Garmin, gels, eau, au moins j’ai le plus important. Je sors dans la nuit direction le métro.

4h. Je suis dans la première rame, avec une poignée d’autres coureurs. On échange des sourires. Je mange une banane et je bois de l’eau. Keep it simple.

5h15. Mon sac est à la consigne, mon gilet sur les épaules, il fait hyper froid -pour Miami j’entends- une dizaine de degrés. Direction le sas de départ. Le premier départ, celui des gazelles-fusées se fait à 6h, puis c’est échelonné, classique.

Je gèle. On essaye de se regrouper compact dans le sas pour se tenir chaud. Et bien sûr, on se demande comment ça va se passer. Est-ce que je vais me blesser ? Est-ce que ça va aller ? Aucune idée, et c’est ça la beauté de l’histoire. Il faut la vivre.

Environ 6h40, c’est à nous ! Je suis gracieuse, tel un petit glaçon sans pattes qui s’élance sur le parcours.

Après les 100 premiers mètres : LA PLUIE ! Et je préfère désamorcer tout de suite le suspens, oui il a plu jusqu’au bout des 42,195 KM. Non-stop jusqu’au bout.

=> A quoi je pense à ce moment là ? « Rien à taper, ça fait 3h que je suis réveillée, 6 mois que je m’entraine, j’ai 700 KM d’entrainement derrière moi, là j’ai un Marathon à courir, et c’est pas la pluie qui va m’arrêter. » Je suis assez motivée, j’avoue, j’ai la Grinta.

C’est parti, je ne me pose plus de question. Je ne pense plus à rien, qu’au moment présent. Je suis en mode « Run the mile you’re in. » Le passé n’est plus, le futur n’est pas. Il n’y a que le kilomètre présent qui existe. Je ne suis pas au jour le jour, je suis au pas le pas. Focus et flow.

Je ne regarde pas ma montre, je ne compte pas les kilomètres. Je cours. Il n’y a que la course et moi, que le bitume et moi, et que la ligne d’arrivée qui m’arrêtera. Je cours, c’est tout. Brut de fonderie. Un peu en mode bourin. Ca fait du bien, être seule avec sa course.

MILE 5. KM 8. Mon estomac grogne. Je crève la dalle. J’ai faim de chez faim. C’est parti pour le premier gel, un tous les 8km, nickel.

MILE 6. KM 10.  Je jette un rapide coup d’oeil sur le chrono, timing 1:04 de course, pas mal. Je me sens bien, je suis encore dans le flow et le focus. Je cours, et c’est tout. C’est bizarre, ça passe vite le moment présent. Je me retrouve à 20 km. Je n’ai rien senti passer. On est en plein Downtown Miami. Mon gilet est carrément trempé, il pèse une tonne. Je fais un mini crochet et le laisse à une femme endormie sous un pont.

MILE 13. KM 21. Le parcours se sépare, les semi-marathoniens nous quittent vers la gauche. Je tourne à droite. Timing 2h16 pour le semi. Bah, ça va.

=> Je fais quoi à ce moment là? Sous la bannière de séparation des deux parcours, instinctivement je pousse un cri, comme de victoire, comme de rage, comme de plaisir intense, tout ça se mélange de toutes les façons. Le Marathon continue. Run the mile you’re in. Pas de question. Rester dans le présent. Focus. Flow. 

MILE 16. KM 26. Mon esprit est en lutte intense contre mes chaussettes. Si si. J’ai la sensation qu’elles font comme un étau, un garrot autour de mes chevilles. Que mes chevilles vont exploser. Je me mets à rêver de ciseaux pour les déchiqueter. Je me déconcentre, j’imagine même taper à une porte de maison demander un cutter, ou finir la course sans chaussette, ou les déchirer avec mes vieilles canines d’omnivore. Je mets 1 ou 2 kilomètres à chasser l’obsession de mes chaussettes de mon esprit et à me re-concentrer sur ma course. Pénible. Mais j’y arrive, et je n’y repenserai plus de toute la course. Ouf.

Focus. Run the mile you’re in. Flow.

MILE 20. KM 32 ! Ok, il ne reste plus que 10 km ! Je regarde ma montre et là je vois un truc de fou : j’en suis PILE à 3h30 de course. Le timing idéal, rêvé, théoriquement incroyable, et que même si j’avais voulu faire exprès, je n’aurai pas pu faire mieux. J’ai couru exactement 10.5 mn par mile pendant 20 miles. Quasi parfait (la perfection se situant à 10 mn pile). Magnifique, génial, je suis aux anges. Je caresse la possibilité théorique de finir en 4h30.  Voire 4h29… J’ai un grand sourire, la banane, la pêche, la foi. La grinta. Je suis en pleine forme.

Je change de mantra pour les 10 derniers km, ce n’est plus « focus & flow ». C’est maintenant « Run fast run hard, run long run strong ». Cette phrase pourtant banale que j’avais lue me tourne en boucle dans la tête, elle cadence mes pas et ma course, en continu. « Run fast run hard, run long run strong »« Run fast run hard, run long run strong »« Run fast run hard, run long run strong »« Run fast run hard, run long run strong ». 

Je me concentre pour ne pas ralentir, pour finir ma course « forte » et avec la grinta intacte.  J’y crois à fond. Je prends mes repères sur les 4 coureurs qui m’entourent. 3 hommes et une femme. Je me concentre pour ne pas les lâcher d’une semelle.« Run fast run hard, run long run strong ». A la seconde où je me déconcentre, je vois que mon corps ralenti immédiatement. Incroyable. Cqfd, je DOIS rester concentrée pour garder mon rythme. La déconcentration c’est la fin des haricots.

MILE 23. KM 37. Kilomètre spécial dans mon coeur. Il en reste 5 à faire, une bagatelle théoriquement. L’année dernière au Marathon de Paris, c’est là que j’avais perdu la foi. D’un coup d’un seul, j’avais ralenti, à moitié moins vite ! J’avais mis 1h à faire les 5 derniers KM à Paris. Cette année, j’ai une GROSSE revanche à prendre sur ces 5 derniers KM. Je veux les finir forte. Revenge. La grinta.

Je ne lâche RIEN. Pas une semelle. Bon, presque. Je me cale toujours sur les 4 coureurs qui m’entourent, je suis contente parce qu’ils ne lâchent rien non plus. Pas une seule pensée de déconcentration. La course et moi, c’est tout ce qui existe. Plus les chaussettes, plus la pluie, plus la faim, plus rien. Juste la course et moi. Elle et moi. Et je veux gagner. Je suis forte. J’accélère la cadence de la petite rengaine « Run fast run hard, run long run strong »« Run fast run hard, run long run strong »« Run fast run hard, run long run strong ». C’est répétitif, mais c’est ça qui me permet de rester concentrée et forte.

MILE 25. KM 40. Une bouffée de force intense m’envahit. Je n’ai mal nulle part, je n’ai aucune blessure, je me sens au mieux de ma forme. J’ai l’impression d’être un lion, que je n’ai pas de limite. J’ai un grand sourire, la banane, la pêche, la foi. Je sais maintenant que plus rien ne peut m’arriver, que je peux courir à fond, tout donner, et finir forte ce Marathon. Ma revanche, je l’ai, et je viens de le comprendre. Ca décuple mes forces.

C’est incroyable. Je suis en train de courir les 2 derniers KM de mon marathon plus vite que les 40 premiers. Je suis en train d’accélérer, et je me sens bien ! Bizarre, je n’en reviens pas moi même, et je profite de cet état de grâce sans me poser de question.

Allez tant que j’y suis, je me tape un petit « sprint final » sur les derniers mètres. Dans ma tête je suis Usain Bolt. Trop d’endorphines je crois. Purée c’est bon les endorphines.

MILE 26.2, KM 42.195. Timing : 04:36:29. Je suis vivante, je suis en bonne santé, je suis libre. Je suis heureuse.

finisher