Directrice d’école et fière de l’être. Sa vie est rangée, organisée, millimétrée. Elle est occupée, très occupée. Elle a mille choses en tête : les noms et prénoms de centaines d’enfants dans ses classes, ou ceux déjà passés par son école, le visage de leurs parents, les anecdotes de leurs parents. Ses heures libres elle les passe à corriger des copies ou à préparer ses cours. Le dimanche, elle fait un scrabble. Elle connait tous les mots obscurs acceptés au scrabble. Elle connait la définition de AY, KA, ou WU. Elle peut citer 6 mots de 3 lettres commençant par N et acceptés au scrabble NAY  NEE  NEF  NEM  NEO  NES. Parfois le soir, elle reçoit à diner un couple d’amis. Elle s’occupe de sa maison, de son mari, de son fils. Elle est directrice d’école et fière de l’être.

Elle ouvre les yeux. Dans la pénombre de sa minuscule chambre, elle ne distingue rien. Elle ne voit pas ses cheveux gris, un peu trop gras, un poil trop longs, tomber le long de sa chemise de nuit. Elle ne sait plus où elle est. Dans son appartement, dans une chambre d’hôpital, ailleurs ? Et quelle heure peut-il bien être ? Et quel jour de la semaine se lève ? De toutes les façons, tout ça n’a plus d’importance, elle n’attend qu’une chose. Que la mort mette un terme à cette fin de vie sans intérêt, sans joie, sans but, et surtout sans mémoire.

Elle, la jolie Directrice d’école que toute la ville connaissait, enviait et admirait, sénile, perdue dans les pages de son éphéméride, est-on en juin 2012 ? en juin 2009 ?  Elle qui était occupée, si occupée, aujourd’hui assise dans un fauteuil incliné à releveur relax 12h par jour le regard perdu à la fenêtre vers l’immeuble d’en face. Elle qui pouvait avoir mille choses en tête, ne se souvient pas de ce qu’elle a mangé hier soir. Elle qui passait ses heures libres à corriger des copies ou à préparer ses cours, ne sait plus qu’elle doit laver ses habits. Elle qui gérait des centaines d’élèves, ne s’occupe plus de personne, et même plus d’elle-même. Elle était directrice d’école et fière de l’être. De ça, elle s’en souvient encore, pour l’instant. Mais le reste il vaut mieux l’oublier. Autant que sa mémoire la quitte pour de bon, plutôt que de la narguer à revenir par à coups pour lui faire ouvrir les yeux sur ce qu’est devenue sa vie.

 Si la femme qu’elle était, portait un regard aujourd’hui sur la femme qu’elle est devenue, se reconnaitrait-elle ? Si la femme qu’elle était, savait qu’elle deviendrait la femme qu’elle est, l’aurait-elle seulement cru ? Si la femme qu’elle était avait pu changer quelque chose pour aider la femme qu’elle deviendrait, l’aurait-elle fait ?

Son troisième âge est pour elle aujourd’hui comme un long coup de poignard dans le dos, qui n’en finit pas de tourner et retourner dans les chairs à vif. Une fin de vie qui ne lui offre en souvenir que des larmes sans fin que personne ne voit couler le long de ses fines rides. 

Quand je lui tiens les mains et que je l’embrasse, j’embrasse aussi la jolie Directrice d’école que tout le monde connaissait et admirait.