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Sans doute un jour de pleine lune, en rentrant d’une sortie tranquille de 15 km en pleine forme, tu enlèves tes écouteurs sur le seuil de la porte et tu te dis très sérieusement : mais au fait, qui peut courir un 15km, peut courir un 21,1km ! J’en suis sûre ! (Première sous-estimation un peu bâclée de l’histoire). Et sur ce, te voilà inscrite à ton premier semi. Pauvresse. C’était un 22 septembre 2014.

Tout l’hiver, mais en fait uniquement le dimanche matin au final, [demi-journée de miséricorde des mamans de 5 enfants qui travaillent à plein temps], telle la fourmi consciencieuse, tu enchaînes les sorties diverses et variées, longues ou fractionnées. Tu rêves de ce semi tous les dimanches soirs, tu vas enfin savoir de quel contreplaqué tu es faite. Folle.

Finalement, un test de VMA plus tard, [t’es à 12, et c’est comme ça] et 7 minutes d’abdos par soir, la veille du grand jour arrive ! On est le 7 Mars donc, et tu as ton dossard entre les mains, tu sais que tu ne seras jamais vraiment « prête ». Tu t’en fous, parce que ton but à toi, c’est de sortir de ta zone de confort, de trouver tes limites, et de voir ce que tu en fais. Tu vas être servie, mais à ce stade là, tu ne le sais pas encore.

Le 8 mars au matin, t’as pas vraiment les chocottes, mais disons tu te tâtes encore. Tu ne sais pas trop à quelle sauce tu vas être mangée (si seulement). Par contre tu sais que si tout va bien, et je dis bien, tu vas devoir quand même courir 2h27 au total. Faisable. Mais long. Mais faisable. Mais long. (Ca fait 7 min par km pendant 21,1 km je t’aide).

Soit. Tu te retrouves dans le métro, dans la ligne 1, avec un million d’autres coureurs. T’as l’impression d’être nombreux, mais au final, tu te sens bien seule. Seule, accrochée à la pôle bar du métro, seule, quand tu fais la queue pour ta consigne, seule, quand tu rejoins ton sas de départ. C’est une drôle de solitude. Seule parmi des centaines. Cette solitude te parait cent fois plus forte que pour toutes tes autres compétitions. Elle doit être proportionnelle à l’enjeu.

Soudain dans le sas du départ, en plein décompte, une boule te serre le ventre et la gorge pour la première fois. 10, 9, 8, Putain ma pauvre t’es folle. 7, 6, 5, t’es malade. 21,1km ! 4, 3, 2, tu pourras jamais, mais qu’est ce qui t’a pris ! 1, Go ! Tu pars. Tes jambes savent mieux que ta tête ce qu’il faut faire. Elles ne se posent pas trop de questions. Elles n’attendent pas tes instructions foireuses. Elles n’entendent pas tes états d’âme. Elles obéissent à la playlist, et la playlist a dit go. Elles démarrent, comme un moteur. Paf. C’est parce qu’elles ne savent pas ce qui les attend.

Kilomètre 1. Le premier kilomètre est le plus dur pour ta tête. Tu flippes, et si tu te blessais ? Ton genou est moyen moyen. Il faut attendre le 2ème km pour que tes inquiétudes s’effacent et que le semi commence, pour de bon. Putain c’est bon. Et tu cours. 

Et tu cours. 

Et tu kiffes ta life, tu kiffes Paris, tu kiffes le semi, tu prends ton pied comme jamais. T’es en train de faire le semi de Paris bordel ! Tu kiffes les passants, ceux qui sont venus avec des panneaux, tu kiffes les pompiers qui t’encouragent, tu kiffes courir et enchaîner les kilomètres du bitume parisien. Tu en oublies même totalement ta solitude. Tu es perdue entre deux mondes, tu perds toute notion de temps, tu flottes in translation, in the semi-marathon. Et tu cours. 

Et tu cours. 

Kilomètre 15. Tu aperçois la borne du 15ème km. Tu jettes un coup d’oeil au chrono, impeccable, tu es un métronome de ponctualité, parfaitement dans les temps prévus. 1h46, nickel. Plus que 6 minuscules km. Tu te dis qu’en vrai, le semi commence ici. Les 15km tu savais déjà que tu les faisais en 1h45. Donc voilà, on y est, au semi, le vrai, l’unique, c’est donc ça. Ces 6 derniers kilomètres dans le bois de Vincennes.

Kilomètre 16. Borne du 16ème. Parfait. Tiens, le dernier ravitaillement avant la fin, et si j’allais prendre une gorgée d’eau fraiche ? Comme ça je garde le reste de ma gourde pour les derniers km. Théoriquement une bonne idée. Sauf que PAS-DU-TOUT. Erreur fatale. La cata. Au moment où tu ralentis pour t’approcher du stand, tu sens que tu es en train de perdre tes jambes. Putain les filles réveillez-vous ! Quoi ? Elles ont dû se dire l’espace d’un instant : « Ah tiens, l’autre dingue ralentis, c’est fini les filles on remballe, on plie on rentre à la casa prendre une douche. » Quoi ! Coupée je te dis, coupée en pleine course, un tsunami psychologique et physiologique s’abat sur moi. 16km d’efforts en train de se faire caramboler par un seul minuscule ralentissement. Ca devrait être interdit des trucs comme ça. Je ne lâche rien.

Kilomètre 17. Mes jambes se coupent. Elles se fractionnent et se décomposent en atomes et molécules. Mon ADN se disperse dans le bois de Vincennes. Il s’est pulvérisé dans la contre allée. Je suis au plus bas. Ma tête ne comprend pas, mes jambes sont en train de se faire la malle. Je m’auto-insulte. Je me sens seule. Putain de diesel, mais redémarre ! Quoi l’allumage ? Pourquoi faut tout réallumer ? Ah ben tu voulais connaitre tes limites ? Ben les voilà tes limites ! Elles sont là, elles t’attendaient au kilomètre 17 tes limites ! Enchantée ! Tu les as bien vues ? Plus jamais tu me refais ça de t’inscrire à un semi, plus jamais tu t’en souviendras hein ! Tu voulais sortir de ta zone de confort, ben on y est ! En plein no man’s land là, j’espère que t’es contente ! Je ne lâche rien. Bon, je ralentis un peu.

Kilomètre 18, je perds le genou gauche, adieu. Puis 500 mètres après,  le genou droit. Je suis déçue. Je me sens seule. Je marche. Tant pis. Au moins je peux marcher. Je sautille. Je marche. Je souffre. Ma tête est claire, ultra lucide, déterminée. Je repasse en mémoire toutes les bonnes raisons qui m’ont fait m’inscrire à ce semi. J’erre entre la nostalgie, l’auto-dérision et la remotivation finale. Mon sentiment de solitude est immense, les 6 minuscules derniers kilomètres sont infinis. C’est dommage, j’ai plus de genoux. Je lâche un peu. Je marche. Juste un peu. J’ai trouvé mes limites. Je les passe en marchant finalement. 

Kilomètre 19. Je suis parmi les derniers, si ça se trouve la voiture balai est juste derrière moi ! Je me demande s’il y a des voitures balais d’ailleurs. Par contre y’a la croix rouge. Ca et là, il y a des coureurs dans l’herbe et des sauveteurs à leurs côtés. Au moins je peux marcher. Je sautille. Je marche. Je souffre. Puis un coureur passe et m’encourage. « C’est tout dans la tête » me dit-il. Ma tête va bien, je lui réponds, tout est dans le genou ! Il ne lâche pas le morceau et me lance « et alors, c’est pas grave, on a TOUS mal au genou » ! Et là PAF. Electrochoc. Révélation. On a tous mal quelque part. Et pourtant on va tous le finir ce Semi. Je ne lâche rien. 

Kilomètre 20 : je me remets à courir, tout doucement mais je cours. Je cours ! Je souffre et je cours ! Je cours ! C’est l’essentiel ! Bordel la ligne d’arrivée est tout près ! Je la vois ! Je ne lâche rien, je sais que je vais finir. Mon corps n’est que souffrance, mais ma tête est déjà aux anges. 

Kilomètre 21,1. Je suis au paradis. Je suis littéralement au Paradis. Celui des coureurs. Au moment où je franchis la ligne, je ne pense qu’à une chose :  Je l’ai fait ! Putain je l’ai fait ! Mon Semi ! Je nage en plein bonheur, j’embrasse ma médaille, elle a le meilleur goût au monde. Le goût de l’exploit, le goût du bonheur. Je suis complètement zen, je n’ai plus mal nulle part. Je suis morte, et je renais. Chuis au paradis. Je l’ai fait. Certes, 2h48 au compteur et parmi les quelques 100 derniers, mais j’en m’en balance. je l’ai fait. JE-L’AI-FAIT. « C’est sans doute l’un des plus beaux jours de ma vie », sur le moment, c’est exactement ce que j’ai senti et c’est ce que je me suis dit. Un des plus beaux jours de ma vie, mon premier semi. Je suis toujours aussi seule, mais j’ai ma médaille.  Avec 35314 autres. D’la balle.

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