Derrière le comptoir, elle ne dit jamais un mot. Pourtant, c'est elle qui règne en maître. Ses cheveux sont relevés et cachés sous un long turban multicolore à paillettes. Le carrelage mural est Art Déco: carreaux vert anis et jaune canari. Elle a relevé ses manches. Sa peau est si blanche qu'on voit ses veines bleutées courir le long de ses bras. Ses mains glissent sur l'inox de la paillasse avec dextérité et souplesse. Près de 160 desserts passeront entre ses mains d'ici la fin de son service. Elle ne sourit pas, elle est impassible aux 160 décibels du DJ et de la salle réunie sur la piste de danse. Elle n'a pas de bague aux doigts et elle a le regard concentré. Si elle relève la tête, c'est pour tendre l'oreille vers la serveuse en mini-jupe. Tout le monde sait que les serveuses en mini-jupe servent plus de desserts. Encore 6 mi-cuits au chocolat sauce glace caramel. 6, 60, 100, 160, peu importe. Elle assure. Puis tout à coup, aussi discrètement qu'elle a travaillé, elle disparait. Il est minuit. Elle n'est pas Cendrillon. Non, elle, elle prépare les desserts. C'est son boulot, et là, c'était la fin de son service. L'inox brille à nouveau, le carrelage étincelle. La cuisine dort, et le long turban multicolore est plié sur l'étagère. Jusqu'à demain soir, sous les décibels et la boule à facette. 

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